Économie › Économie circulaire
Histoire de l'économie circulaire — du réemploi ancien à la théorisation moderne
Du bronze romain refondu à Brindes aux palimpsestes médiévaux, des forgerons ouest-africains au « vaisseau spatial Terre » de Boulding (1966), du rapport Stahel-Reday (1977) à la Fondation Ellen MacArthur (2010) et à l'Africa Circular Economy Alliance : généalogie chronologique de l'économie circulaire, entre pratiques anciennes et théorisation moderne.
Publié le 30 août 2026
Introduction
Le 8 mars 1966, dans une salle de conférence de Washington D.C. (États-Unis), l'économiste Kenneth Ewart Boulding (né le 18 janvier 1910 à Liverpool, Angleterre, Royaume-Uni ; mort le 18 mars 1993 à Boulder, Colorado, États-Unis) présente au sixième forum du Resources for the Future sur « la qualité environnementale dans une économie en croissance » un texte appelé à devenir une référence de la pensée économique environnementale : The Economics of the Coming Spaceship Earth. Publié la même année dans l'ouvrage collectif dirigé par Henry Jarrett, Environmental Quality in a Growing Economy (Baltimore, Johns Hopkins Press, 1966), ce texte oppose une « économie du cow-boy » — un système ouvert, linéaire, qui puise et rejette sans limite, comme dans les plaines illimitées de l'imaginaire de la conquête de l'Ouest américain — à une « économie du vaisseau spatial », un système fermé et cyclique dans lequel l'humanité, comme l'équipage d'un vaisseau, doit faire circuler indéfiniment une quantité finie de matière. Boulding n'emploie jamais littéralement l'expression « économie circulaire » ; il en pose cependant l'architecture conceptuelle, dix ans avant que le terme n'apparaisse dans un document officiel, et vingt-trois ans avant sa première définition approfondie dans un manuel d'économie académique.
Cette synthèse retrace deux histoires enchevêtrées. La première est celle d'un concept, né dans les années 1960-1990 au croisement de l'économie de l'environnement, de l'écologie industrielle et de la gestion des ressources : Kenneth Boulding (1966), puis Walter R. Stahel et Geneviève Reday-Mulvey dans un rapport remis à la Commission des Communautés européennes le 30 juillet 1977 (étude commandée en 1976), puis David W. Pearce et R. Kerry Turner qui, en 1989, donnent au terme « circular economy » sa première définition économique approfondie, avant que la Fondation Ellen MacArthur, lancée officiellement le 2 septembre 2010 au Royaume-Uni, n'en fasse un objet de politique publique mondiale. La seconde est celle, beaucoup plus ancienne, de pratiques : refondre le bronze, réemployer la pierre taillée, gratter un parchemin pour y réécrire, recycler le chiffon en papier, refondre le laiton importé en objets rituels, récupérer le métal dans les décharges urbaines. Ces pratiques attestées dès l'Antiquité — à Rome comme dans les ateliers métallurgiques d'Afrique de l'Ouest — ne portaient pas de nom savant, mais elles répondaient déjà à la même contrainte : la rareté des ressources primaires imposait la circularité économique avant que quiconque ne la théorise.
L'écart chronologique entre la pratique et la théorie est donc considérable : si l'on retient la datation la plus ancienne et la plus solidement documentée pour un site de fusion et de réemploi du fer en Afrique de l'Ouest — l'atelier métallurgique sénégalais actif du IVe siècle avant notre ère pendant environ huit siècles — et qu'on la compare à la publication du texte fondateur de Boulding en 1966, l'écart dépasse 2 300 ans. Entre le même site et la fondation de la Fondation Ellen MacArthur en 2010, l'écart atteint environ 2 410 ans. Ce sont ces écarts, systématiquement calculés à partir des dates elles-mêmes plutôt qu'affirmés de manière rhétorique, qui structurent l'ensemble de cet article, conformément à la méthode chronologique appliquée par cette rédaction depuis le premier article de la série (« Histoire de la comptabilité »).
L'article suit un plan chronologique classique — Antiquité, Moyen Âge, époque contemporaine — avant d'ouvrir sur les grands débats actuels et les futurs possibles de la discipline, puis de proposer une synthèse pédagogique inspirée de la méthode dite « Sankofa ». Conformément à la ligne éditoriale de Sankofa Finance, le récit occidental de la théorisation du concept est systématiquement mis en regard des pratiques et des filières africaines de réemploi, de sobriété matérielle et de recyclage informel, aujourd'hui documentées par la recherche académique et les organisations internationales.
I. Antiquité — refondre, réemployer, ne rien perdre
1.1. Le bronze romain refondu : de la statue conquise à la nouvelle statue
Dans la Rome antique, le bronze — alliage de cuivre et d'étain dont les composants n'étaient pas produits localement en abondance — était une ressource trop coûteuse pour être jetée. L'historien et naturaliste romain Pline l'Ancien (Caius Plinius Secundus, né en 23 apr. J.-C. à Novum Comum, aujourd'hui Côme, en Italie, mort le 25 août 79 apr. J.-C. lors de l'éruption du Vésuve) rapporte dans son Histoire naturelle — dont la rédaction s'échelonne jusqu'à sa mort en 79 apr. J.-C. — que des statues de bronze rapportées de territoires conquis étaient fondues dans des ateliers du port adriatique de Brindes (Brundisium), l'actuelle ville de Brindisi, dans les Pouilles, en Italie. Les Romains refondaient également d'anciennes pièces de monnaie en bronze pour en faire des statues, dans l'idée que la valeur symbolique et matérielle de la statue excédait celle des pièces originelles.
L'archéologie confirme matériellement cette pratique. Sur le site antique de Métropolis, en Ionie — aujourd'hui dans le district de Torbalı, province d'Izmir, en Turquie — les archéologues ont mis au jour un dépôt d'environ deux mille fragments de statues de bronze brisées (yeux, doigts, sandales, fragments de têtes), interprété comme une véritable « casse » antique où des ouvriers démontaient des statues endommagées ou obsolètes afin d'en recycler le métal par refonte. Cette pratique n'était pas centralisée ni réglementée par l'État romain : elle obéissait à une simple logique de marché, la ferraille de bronze ayant une valeur marchande que des esclaves, des affranchis ou des artisans indépendants pouvaient vendre à des fondeurs et à des forgerons.
1.2. Les spolia : la pierre qui change de monument
Le terme latin spolia — littéralement le « butin » ou les « dépouilles » — désigne en histoire de l'art et de l'architecture les éléments de construction ou de décoration (colonnes, chapiteaux, bas-reliefs, blocs de pierre) prélevés sur un édifice ancien pour être réemployés dans un édifice nouveau. L'exemple le plus documenté de l'Antiquité tardive est l'arc de Constantin, à Rome (Italie), construit entre 312 et 315 apr. J.-C. et dédié en 315 apr. J.-C. pour célébrer la victoire de l'empereur Constantin sur son rival Maxence à la bataille du pont Milvius, en 312 apr. J.-C. Une large part des reliefs sculptés qui ornent l'arc provient de monuments plus anciens, commandés par les empereurs Trajan (règne 98-117 apr. J.-C.), Hadrien (règne 117-138 apr. J.-C.) et Marc Aurèle (règne 161-180 apr. J.-C.) : ces éléments sculptés ont donc été réemployés entre environ cent trente et deux cents ans après leur création initiale. Les historiens de l'art restent divisés sur la motivation de ce réemploi : les hypothèses les plus discutées évoquent tour à tour un choix de légitimation dynastique, une pénurie de tailleurs de pierre qualifiés au début du IVe siècle, ou une stratégie de propagande politique délibérée. Ce débat historiographique reste ouvert et documenté comme tel dans la littérature spécialisée ; il n'est pas tranché ici.
Le réemploi de pierres de construction n'est en outre pas propre à l'Antiquité tardive : il s'agit d'une pratique récurrente de l'histoire de la construction monumentale méditerranéenne et proche-orientale, qui se poursuivra bien au-delà de la période romaine, jusque dans les grands chantiers du Moyen Âge et de la Renaissance.
1.3. Le fer africain : une métallurgie autonome et une controverse de datation
L'histoire de la métallurgie du fer en Afrique subsaharienne présente une double particularité, documentée et discutée dans la recherche archéologique. D'une part, contrairement à l'Eurasie, l'âge du fer en Afrique subsaharienne ne succède pas à un âge du bronze : la technologie du fer y fait directement suite à l'usage de la pierre et du cuivre. D'autre part, les datations les plus anciennes proposées pour certains sites font l'objet d'un débat scientifique non tranché, qu'il convient de présenter honnêtement plutôt que de trancher.
Le site d'Egaro, dans le massif de Termit (Niger), a fait l'objet de fouilles dans les années 1980 dirigées par l'archéologue Danilo Grebenart, qui a proposé des datations radiocarbone s'échelonnant entre environ 2500 av. J.-C. et 900 av. J.-C. pour des vestiges de réduction du fer. Ces datations restent contestées dans la littérature archéologique. Un consensus plus prudent situe une métallurgie du fer certaine dans la région de Termit entre le XIIIe et le XVe siècle av. J.-C.
Plus au sud-ouest, un atelier métallurgique découvert au Sénégal, daté du IVe siècle av. J.-C. et dont l'exploitation s'est poursuivie pendant près de huit siècles, offre une documentation moins contestée. Plus à l'est, dans l'actuel Nigeria, la culture de Nok pratiquait déjà la métallurgie du fer à partir d'environ 900 av. J.-C. et jusqu'à environ 200 apr. J.-C. — une datation largement acceptée par la recherche.
1.4. Économies de subsistance et éthique du « rien ne se perd » en Afrique ancienne
Au-delà du cas du fer, les sociétés africaines anciennes ont développé des économies de subsistance structurellement circulaires : usage intégral de la carcasse animale, réutilisation systématique des calebasses, transformation des fibres végétales en cordages et nattes, gestion communautaire des greniers de réserve. Ces pratiques ne portent pas de nom de théoricien identifiable : il s'agit de savoirs collectifs et transmis oralement, non d'une doctrine attribuable à un auteur. Cette absence de « premier titulaire » nommé est signalée ici explicitement plutôt que comblée par une attribution incertaine.
II. Moyen Âge — parchemin gratté, chiffon transformé, bronze reforgé
2.1. Le Caire fatimide : la pierre pharaonique dans les murailles médiévales
Le réemploi de la pierre monumentale, déjà documenté à Rome en Antiquité tardive, se poursuit et se généralise durant le Moyen Âge, y compris hors d'Europe. L'exemple le plus précisément daté sur le continent africain est celui des murailles et des portes fortifiées du Caire fatimide, en Égypte. La porte de Bab al-Futuh, achevée en 480 de l'Hégire, soit 1087 apr. J.-C., sous le règne du calife fatimide al-Mustansir (règne 1036-1094), fut construite sur ordre du vizir Badr al-Jamali, chargé de reconstruire en pierre les fortifications de la ville, jusque-là en brique crue. Une partie substantielle des blocs de pierre employés provient directement du réemploi de temples pharaoniques antérieurs, certains blocs conservant aujourd'hui encore des hiéroglyphes visibles. Cette pratique de réemploi systématique est documentée depuis le IXe siècle et se poursuit tout au long de la période fatimide (909-1171 apr. J.-C.). Entre la construction des temples pharaoniques d'origine et leur réemploi dans les murailles cairotes de 1087, l'écart chronologique se compte en millénaires.
2.2. Le palimpseste : recycler le support de l'écrit
Le mot « palimpseste » vient du grec ancien palímpsēstos, littéralement « gratté de nouveau ». Il désigne un support d'écriture — le plus souvent un parchemin — dont le texte original a été effacé afin d'y écrire un nouveau texte. Cette pratique, particulièrement répandue entre le VIe et le XIIe siècle en Europe, répondait à une logique explicitement économique : réutiliser un parchemin existant revenait moins cher que d'en préparer un neuf. Elle fut si systématique que le concile in Trullo, réuni à Constantinople en 691-692 apr. J.-C., promulgua un canon interdisant aux scribes de détruire les manuscrits religieux sauf s'ils étaient déjà illisibles. Plusieurs palimpsestes célèbres illustrent cette économie de la réutilisation : le Codex Ephraemi Rescriptus (texte initial du Ve siècle, gratté au XIIe-XIIIe siècle) ; le palimpseste sinaïtique (fin IVe siècle, réécrit en 778 apr. J.-C.) ; le palimpseste d'Archimède (texte grec du Xe siècle recouvrant des œuvres du IIIe siècle av. J.-C., effacé au XIIIe siècle).
2.3. Le papier de chiffon : la première filière de recyclage industrialisée d'Europe
À partir du XIIe siècle, le papier de chiffon (fabriqué à partir de fibres textiles recyclées) se diffuse en Europe chrétienne, où il dominera la production jusqu'au milieu du XIXe siècle. Cette production reposait sur une filière de collecte organisée : des chiffonniers ambulants parcouraient villages et foyers pour récupérer les vieux tissus, avant de les revendre à des moulins à papier hydrauliques. Fabriano (Marches) et Bologne (Émilie-Romagne), en Italie, s'imposèrent comme des pôles majeurs de cette industrie dès le Moyen Âge tardif. Cette filière constitue, plusieurs siècles avant l'invention du terme « économie circulaire », un exemple documenté d'une chaîne de valeur entièrement construite sur le recyclage d'un déchet textile transformé en matière première industrielle.
2.4. Ifé et Bénin : la fonte à la cire perdue et la circulation du laiton en Afrique de l'Ouest
En pays yoruba, la ville d'Ilé-Ifè (actuel État d'Osun, Nigeria) développe, durant sa période classique (XIIe-XVe siècle), un art de la fonte du laiton et du bronze à la cire perdue d'une sophistication remarquable, transmis au royaume du Bénin (État d'Edo, Nigeria) à partir d'environ le XIIIe siècle, jusqu'au pillage du palais royal de Bénin City en février 1897. Le laiton utilisé provenait pour une large part du commerce transsaharien puis atlantique sous forme de « manilles », fondues et refondues au fil des générations d'objets rituels, les pièces obsolètes rejoignant le creuset pour être recoulées. Cette circularité matérielle constitue un exemple ouest-africain documenté d'économie circulaire artisanale antérieur de plusieurs siècles à toute théorisation occidentale.
2.5. Le forgeron ouest-africain, gardien d'une économie de la récupération
Dans une grande partie de l'Afrique de l'Ouest, le forgeron (numu en pays mandingue) appartient traditionnellement à un groupe socioprofessionnel héréditaire. Les recherches archéo-métallurgiques documentent un mouvement de long terme par lequel les communautés de forgerons ont progressivement délaissé la réduction du minerai brut au profit du recyclage de métaux déjà transformés, importés par les routes caravanières puis le commerce atlantique — continuité directe, sur près d'un millénaire, entre une pratique médiévale documentée et une filière de recyclage informelle observable dans les marchés artisanaux africains du XXIe siècle.
III. Époque contemporaine — de la théorie à l'institution
3.1. Les chiffonniers industriels, préfiguration ouvrière du recyclage
Avant la théorisation économique du concept, la révolution industrielle du XIXe siècle a produit, dans les grandes villes européennes, une économie informelle du déchet urbain. Le journaliste britannique Henry Mayhew (1812-1887) documente dans London Labour and the London Poor (Londres, 1851, après une parution en feuilleton dans les années 1840) l'existence de « chiffonniers » et de « mudlarks » vivant de la collecte d'os, de chiffons et de vieux métaux. Le même phénomène est documenté à Paris sous le nom de « chiffonniers », profession qui inspire en 1857 le poème « Le Vin des chiffonniers » de Charles Baudelaire. Ces filières préfigurent, plus d'un siècle avant Boulding, l'intuition centrale de l'économie circulaire.
3.2. Kenneth Boulding et le « vaisseau spatial Terre » (1966)
Le 8 mars 1966, Kenneth E. Boulding, professeur d'économie à l'université du Michigan, présente à Washington D.C. le texte The Economics of the Coming Spaceship Earth. Ce texte pose une distinction structurante : l'« économie du cow-boy » (système ouvert) s'oppose à l'« économie de l'homme de l'espace » (système fermé), où la Terre, assimilée à un vaisseau spatial, ne dispose d'aucun réservoir illimité. Cette distinction constitue le socle philosophique sur lequel s'appuieront, vingt-trois ans plus tard, Pearce et Turner.
3.3. Walter Stahel et Geneviève Reday-Mulvey : l'« économie en boucles » (1976-1977)
L'architecte-économiste suisse Walter R. Stahel (né le 5 juin 1946 à Zurich) est présenté comme l'un des « pères fondateurs » de l'économie circulaire. En 1976, commandité par la Commission des Communautés européennes, il rédige avec Geneviève Reday-Mulvey un rapport remis le 30 juillet 1977, esquissant une économie fonctionnant « en boucles » : allongement de la durée de vie des produits, réparation, réemploi, remanufacturing. Ce texte est le premier document officiel connu à formuler explicitement les principes de l'économie circulaire. Stahel fonde ensuite le Product-Life Institute à Genève (1982-1983).
3.4. Pearce et Turner : la première définition académique du terme « circular economy » (1989)
C'est dans Economics of Natural Resources and the Environment (1989), coécrit par David W. Pearce (1941-2005) et R. Kerry Turner, que le terme « circular economy » reçoit sa première définition académique approfondie, en s'appuyant explicitement sur la distinction de Boulding (1966). Entre 1966 et 1989, il s'écoule vingt-trois ans.
3.5. La Chine et la stratégie nationale d'économie circulaire (1998-2009)
Des chercheurs chinois introduisent la notion d'« économie circulaire » (循环经济) dès 1998. En 2002, le 16e Congrès du Parti communiste chinois l'inscrit comme stratégie nationale. La loi chinoise de promotion de l'économie circulaire est adoptée en 2008, entrée en vigueur en 2009 — la Chine devient ainsi le premier État à élever l'économie circulaire au rang de politique publique nationale contraignante.
3.6. La Fondation Ellen MacArthur et l'institutionnalisation mondiale (2010)
La navigatrice britannique Ellen MacArthur (née le 8 juillet 1976), célèbre pour son record du tour du monde à la voile en 2005, fonde la Ellen MacArthur Foundation, lancée le 2 septembre 2010 au Royaume-Uni. Depuis 2010, cette fondation est le principal organisme de référence mondial pour la promotion de l'économie circulaire. Entre Boulding (1966) et la Fondation (2010), il s'écoule quarante-quatre ans.
3.7. Agbogbloshie, Olusosun : les filières informelles de récupération en Afrique urbaine contemporaine
À Accra (Ghana), le site d'Agbogbloshie se développe comme zone informelle de récupération de déchets électroniques dès le début des années 1990, comptant jusqu'à près de 80 000 personnes en 2018, démoli officiellement en 2021. À Lagos (Nigeria), la décharge d'Olusosun, en exploitation depuis 1992, reçoit jusqu'à 10 000 tonnes de déchets par jour. Ces filières, documentées pour leurs conséquences sanitaires sévères, constituent des systèmes de récupération à très grande échelle fonctionnant sans cadre théorique importé. Contrairement aux théoriciens occidentaux nommés plus haut, il n'existe pas de document primaire identifiant une personne fondatrice unique de ces filières informelles africaines — cette absence d'attribution est signalée explicitement plutôt que comblée artificiellement.
IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles
4.1. Le débat Nord-Sud : « colonialisme du déchet » et Convention de Bâle
Une partie substantielle des flux de déchets électroniques traités à Agbogbloshie et à Lagos provient d'exportations, légales ou illégales, de pays industrialisés. Ce phénomène a nourri la notion de « colonialisme du déchet » (waste colonialism), qui interroge la dimension géopolitique de la circularité mondiale des matières. Le cadre juridique de référence est la Convention de Bâle, ouverte à la signature le 22 mars 1989, entrée en vigueur le 5 mai 1992. Un amendement d'interdiction, adopté en 1995, n'est entré en vigueur qu'en 2019, soit vingt-quatre ans après son adoption. En 2025, de nouveaux amendements sont venus restreindre plus strictement les mouvements transfrontières de déchets électroniques.
4.2. Circularité monétaire : tontines, esusu et l'économie de la sobriété financière
La circularité économique se manifeste aussi sous une forme monétaire et communautaire. L'esusu, association rotative d'épargne et de crédit, est attestée comme pratique d'origine yoruba (Nigeria), diffusée vers le Liberia, la RDC et l'Afrique de l'Ouest, puis vers les Caraïbes par la traite transatlantique. Aucune source primaire ne permet de dater précisément son apparition ni d'en attribuer l'invention à un individu — cette incertitude est signalée plutôt que comblée. Le terme français « tontine » dérive du banquier italien Lorenzo Tonti, qui proposa en 1653 à Mazarin un système d'assurance mutuelle par rente viagère collective. Entre 1653 et la fondation Ellen MacArthur (2010), il s'écoule 357 ans.
4.3. Cradle to Cradle et l'écoconception (2002)
En 2002, l'architecte William McDonough et le chimiste Michael Braungart publient Cradle to Cradle: Remaking the Way We Make Things, qui popularise l'écoconception « du berceau au berceau » : concevoir les produits pour que leurs matériaux soient réintégrés indéfiniment dans un cycle, sans dégradation de valeur.
4.4. L'Union européenne : du plan d'action 2015 au pacte vert 2020
L'UE adopte son premier plan d'action pour l'économie circulaire le 2 décembre 2015, trente-neuf ans après le rapport Stahel-Reday de 1976-1977. Un second plan d'action est adopté le 11 mars 2020, dans le cadre du Pacte vert européen.
4.5. L'Alliance africaine pour l'économie circulaire (2016-2017)
L'idée d'une alliance continentale est conçue en 2016 au Forum économique mondial sur l'Afrique (Kigali, Rwanda). Elle est formellement lancée le 16 novembre 2017, en marge de la COP23 (Bonn, Allemagne), sous le nom d'African Circular Economy Alliance (ACEA), à l'initiative des ministres de l'environnement du Rwanda, du Nigeria et de l'Afrique du Sud. Depuis 2019, son secrétariat est hébergé par la Banque africaine de développement. Cinq filières prioritaires : systèmes alimentaires, emballage, environnement bâti, mode et textile, électronique.
4.6. Économie circulaire contre décroissance : un débat non tranché
Un débat théorique oppose deux courants : celui, dans la continuité de Pearce, Turner et de la Fondation Ellen MacArthur, qui considère l'économie circulaire compatible avec la croissance à condition de « découpler » PIB et consommation de ressources ; et celui de la décroissance (degrowth), qui conteste la possibilité d'un tel découplage absolu à l'échelle mondiale. Ce débat reste ouvert et n'est pas tranché ici.
4.7. Futurs possibles
Plusieurs trajectoires se dessinent : passeports produits numériques (règlement européen sur l'écoconception), IA appliquée au tri automatisé, formalisation progressive des filières informelles africaines via l'ACEA, et intensification des tensions géopolitiques autour des matières premières critiques (cuivre, cobalt, lithium, terres rares), dont une part croissante pourrait provenir du recyclage plutôt que de l'extraction primaire.
V. Synthèse méthode Sankofa
L'image simple à retenir : un forgeron ouest-africain, il y a plusieurs siècles, ramasse dans son atelier un vieil anneau de laiton cassé, une lame usée et un fragment de manille importée. Il ne les jette pas : il les fait fondre ensemble dans son creuset, puis coule le métal liquide dans un nouveau moule. Rien ne sort de son atelier comme déchet ; tout y entre et en ressort sous une forme nouvelle. Boulding, en 1966, a simplement donné un nom savant à ce que ce forgeron faisait déjà sans le théoriser : au lieu de traiter la Terre comme une plaine sans limites (l'« économie du cow-boy »), il faut la traiter comme l'atelier fermé du forgeron, ou comme un vaisseau spatial, où chaque matière doit indéfiniment reprendre une forme utile.
Croquis conceptuel à décrire : un grand cercle. À gauche, une flèche droite part d'une mine et se termine dans une poubelle (économie linéaire). À droite, une boucle fermée : extraire (le moins possible), fabriquer, consommer, réparer, réemployer, recycler, puis revenir à « fabriquer » sans jamais atteindre la poubelle. Sur cette boucle, quatre repères chronologiques : un marteau de forgeron africain (pratique ancienne) ; une fusée « 1966 — Boulding » ; une flèche cyclique « 1976-1977 — Stahel & Reday » ; un livre ouvert « 1989 — Pearce & Turner ». Au centre : « 2010 — Fondation Ellen MacArthur », où pratique ancestrale et théorie moderne convergent dans une institution mondiale unique.
Article rédigé pour la rubrique Économie de Sankofa Finance. Sources vérifiées et datées au 20 août 2026.
Bibliographie
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