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Histoire de la comptabilité — des jetons d'argile de Mésopotamie à la souveraineté comptable africaine
Une histoire chronologique et documentée de la comptabilité, de Kushim (~3400 av. J.-C.) aux normes IFRS, avec les sources africaines trop souvent absentes du récit standard.
Publié le 20 août 2026
Introduction — Pourquoi raconter l'histoire de la comptabilité autrement
La comptabilité est généralement présentée, dans les manuels et les cursus francophones comme anglophones, comme une invention occidentale : elle commencerait à Venise, en 1494, avec un moine franciscain nommé Luca Pacioli, et n'aurait ensuite fait que se perfectionner jusqu'aux normes internationales actuelles. Cette histoire n'est pas fausse — elle est incomplète.
Les documents disponibles, quand on les consulte directement, racontent une histoire plus longue, plus précise et plus large que ce raccourci.
Le tout premier nom d'individu que l'humanité ait jamais couché par écrit n'est ni un roi, ni un prêtre, ni un guerrier : c'est celui d'un comptable. Il s'appelait Kushim, portait le titre de « sanga » — administrateur de temple —, et son nom apparaît sur plusieurs tablettes d'argile de la période d'Uruk (vers 3400-3000 avant notre ère), à Uruk même, cité mésopotamienne aujourd'hui identifiée au site archéologique de Warka, dans le gouvernorat d'Al-Muthanna, dans le sud de l'Irak actuel. L'une de ces tablettes, cataloguée MS 1717 (collection Schøyen), enregistre une livraison de « 29 086 mesures d'orge sur 37 mois » — un document comptable, et non un poème ni un édit royal.
Précision nécessaire pour l'intégrité chronologique de cet article. La datation de l'écriture égyptienne la plus ancienne connue est extrêmement proche de celle de l'écriture mésopotamienne, et non clairement postérieure comme on le présente parfois. Les fouilles dirigées par l'archéologue allemand Günter Dreyer (Institut archéologique allemand du Caire) dans la tombe U-j d'Umm el-Qa'ab, à Abydos (Haute-Égypte), ont mis au jour des étiquettes en os et en ivoire portant des proto-hiéroglyphes, datées de la période Nagada IIIA2, soit environ 3320 à 3150 avant notre ère (certaines empreintes de sceaux du même site remontant jusqu'à environ 3400 avant notre ère) — une fourchette qui chevauche directement celle du proto-cunéiforme d'Uruk (environ 3400-3200 avant notre ère, période sur laquelle figure le nom de Kushim). La priorité exacte entre les deux systèmes d'écriture reste donc un débat scientifique non tranché parmi les spécialistes, et non un fait établi en faveur de la Mésopotamie. Cet article se limite par conséquent à présenter Kushim comme le plus ancien nom propre d'individu actuellement connu et localisé avec certitude sur un document comptable daté — une affirmation plus étroite, et plus solide, qu'une priorité générale de l'écriture mésopotamienne sur l'écriture égyptienne.
La chronologie elle-même permet de corroborer, dates à l'appui, ce que la partie I développe plus loin : les jetons comptables mésopotamiens sont attestés dès le VIIIe millénaire avant notre ère (vers 8000 av. J.-C.), soit environ 4 600 à 4 800 ans avant l'apparition de l'écriture proto-cunéiforme (vers 3300-3200 av. J.-C.) — celle-là même sur laquelle figure le nom de Kushim. En comparant simplement ces deux dates, un fait s'impose : la comptabilité est antérieure à l'écriture de plusieurs millénaires, et non l'inverse.
Cette histoire se poursuit avec des scribes égyptiens comptant le grain des greniers royaux dès le IIIe millénaire avant notre ère ; des administrateurs du califat islamique tenant les comptes du Trésor public à partir de l'an 20 de l'Hégire (640-641 de notre ère), sous le califat de 'Umar ibn al-Khattab, qui institue à Médine — aujourd'hui en Arabie saoudite — le Diwan al-Kharaj, registre administratif des recettes de l'État ; des marchands ouest-africains de Tombouctou — aujourd'hui au Mali — rédigeant, aux XVe-XVIe siècles, sous l'empire Songhaï, des contrats commerciaux en arabe selon le droit musulman, au point que le voyageur Léon l'Africain, de passage dans la ville au XVIe siècle, notera que la vente de ces manuscrits y rapportait alors plus d'argent que toute autre marchandise ; puis, plus près de nous, des administrations coloniales imposant, à partir du XIXe siècle, leurs référentiels comptables aux territoires conquis ; et enfin des États africains indépendants tentant, à partir de 1996-1998 (SYSCOA) puis de 2000 (SYSCOHADA), de se doter d'un système comptable commun, avant d'être, depuis la réforme engagée en 2017, à nouveau happés par la gravité des normes internationales IFRS.
Ce document ne prétend pas réécrire l'histoire universitaire de la comptabilité ni trancher les débats qui la traversent. Il fait un constat : voici ce que les sources — historiques, archéologiques, académiques, juridiques — disent effectivement, y compris quand elles se contredisent ou quand leurs interprétations divergent selon qu'elles sont écrites depuis Londres, Paris, Le Caire ou Dakar.
I. Aux origines : l'Antiquité
1.1 Les jetons d'argile de Mésopotamie : compter avant d'écrire
Le document comptable le plus ancien identifié à ce jour n'est pas un texte : ce sont de petits objets d'argile — sphères, cônes, cylindres, disques — retrouvés en grand nombre sur les sites archéologiques du Proche-Orient ancien, dans l'actuel Irak. Les recherches de l'archéologue Denise Schmandt-Besserat ont établi que ce système de jetons remonte au VIIIe millénaire avant notre ère : chaque forme représentait une quantité déterminée d'un bien précis — une mesure de grain, une tête de bétail — et servait à suivre la production et les échanges des premières communautés agricoles.
Le fait le plus significatif que les sources rapportent est chronologique : ce système de comptage a précédé l'écriture de plusieurs millénaires. Vers 3300-3200 avant notre ère, les scribes ont commencé à presser ces jetons sur des boules d'argile aplaties avant de les enfermer dans une enveloppe scellée — puis, plus simplement, à en graver l'empreinte directement sur une tablette. Cette empreinte est devenue le signe écrit. On compte d'abord ; on écrit ensuite, en partie pour mieux compter.
1.2 De la comptabilité à l'écriture : la naissance du cunéiforme
Le proto-cunéiforme, tel qu'il apparaît sur les tablettes d'Uruk à la fin du IVe millénaire avant notre ère (vers 3400-3000 av. J.-C.), est d'abord un outil de gestion administrative : la très large majorité des textes retrouvés pour cette période concerne des inventaires, des rations, des transactions de biens. C'est précisément à cette période qu'apparaît Kushim, considéré par plusieurs assyriologues comme le plus ancien nom propre d'individu attesté par écrit dans l'histoire humaine. Kushim portait le titre de sanga, administrateur d'un temple chargé de la gestion des stocks de céréales. Son nom figure sur plusieurs tablettes retrouvées à Uruk, dont la tablette MS 1717 de la collection Schøyen.
1.3 L'Égypte antique : scribes, greniers et temples
En Égypte ancienne, la comptabilité s'organise autour de trois institutions : le palais royal, les temples et l'administration provinciale. Les parois de tombes, comme celle du scribe Nebamun (vers 1350 avant notre ère, « scribe et comptable du grain » près de Thèbes), montrent des scènes détaillées de pesée et d'enregistrement du grain entrant dans les greniers. Les travaux de l'historien Mahmoud Ezzamel montrent que la comptabilité y servait à organiser un système redistributif — collecter les impôts en nature, stocker les récoltes, puis redistribuer les provisions.
1.4 Un débat historiographique : l'Égypte pharaonique est-elle une civilisation africaine ?
L'historien sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) a consacré une part de son œuvre — Nations nègres et culture (1954), The African Origin of Civilization (1974) — à démontrer que l'Égypte pharaonique était une civilisation africaine noire, en continuité culturelle avec l'Afrique subsaharienne. Cette thèse a nourri le courant afrocentriste sans faire consensus dans l'égyptologie occidentale dominante. Lors du colloque international de l'UNESCO tenu au Caire en 1974, les thèses de Diop et de Théophile Obenga ont obtenu une reconnaissance partielle, sans adhésion unanime. Le constat honnête est de signaler que la question même — l'Égypte appartient-elle à l'histoire africaine — est un objet de rapport de force historiographique.
II. Le Moyen Âge : deux mondes, deux comptabilités
2.1 Le monde islamique : le Bayt al-Mal et le Kitab al-Amwal
Le Bayt al-Mal, trésor public institué du vivant du prophète Muhammad, s'est doté en l'an 20 de l'Hégire (640-641) du Diwan al-Kharaj, registre administratif des recettes de l'État, installé à Médine. Le traité Kitab al-Amwal d'Abu 'Ubayd al-Qasim ibn Sallam décrit méthodiquement les catégories de recettes de l'État (ghanima, khums, fay', jizya, kharaj) et les règles de la zakat — l'un des plus anciens manuels de finances publiques connus.
2.2 L'Afrique de l'Ouest islamisée : Tombouctou, l'empire du Mali et les manuscrits
L'empire du Mali (env. 1235-1600), dont la puissance reposait sur le commerce transsaharien de l'or et du sel sous Mansa Musa (pèlerinage 1324-1325), a fait de Tombouctou un carrefour majeur avant que la ville ne passe, à partir de 1468, sous l'empire Songhaï. Les manuscrits de Tombouctou (les plus anciens du XIe siècle) documentent l'activité économique : contrats, prix de marché, obligations selon le droit musulman, rédigés pour l'essentiel aux XVe-XVIe siècles. Léon l'Africain, dans les années 1510, rapportera que le commerce des manuscrits y était plus lucratif que toute autre marchandise.
2.3 L'Italie marchande : la genèse lente de la partie double
La partie double s'est développée progressivement, sur environ deux siècles, dans la pratique des marchands des cités-États italiennes (Venise, Florence, Gênes).
2.4 1494 : Luca Pacioli et la Summa de Arithmetica — codifier n'est pas inventer
Luca Pacioli, né en 1445, publie en 1494 la Summa de Arithmetica, dont un chapitre de 27 pages décrit pour la première fois par écrit la partie double déjà pratiquée par les marchands vénitiens. Pacioli n'a pas inventé la partie double, il l'a codifiée et diffusée grâce à l'imprimerie.
III. L'époque contemporaine : de la colonisation à l'harmonisation africaine
3.1 La comptabilité comme instrument colonial
À partir du XIXe siècle, la diffusion mondiale de la comptabilité occidentale ne se fait plus par échange marchand mais par imposition administrative. La recherche en histoire critique de la comptabilité — portée notamment par des chercheurs comme Marcia Annisette (elle-même originaire de Trinité-et-Tobago), Owolabi Bakre ou Trevor Hopper — documente comment les puissances coloniales ont introduit leurs propres référentiels comptables dans les territoires conquis, notamment pour organiser la collecte de l'impôt, le contrôle des ressources exportées et la gestion des administrations locales selon les normes de la métropole.
Un constat que ces chercheurs mettent en avant, et qu'il convient de rapporter tel quel plutôt que de le présenter comme une vérité définitive : plusieurs sociétés africaines précoloniales disposaient déjà, avant la colonisation, de formes de fiscalité, de comptabilité, de monnaie et de systèmes tarifaires, ainsi que de centres commerciaux cosmopolites — un fait qui contredit l'idée, parfois implicite dans les récits coloniaux, d'une Afrique dépourvue de toute pratique de gestion économique avant l'arrivée européenne. Les études réunies sur ce sujet restent toutefois peu nombreuses comparées à la masse de travaux consacrés à l'Europe, ce que ces mêmes chercheurs identifient comme un déséquilibre de la recherche plutôt que comme une absence de sources.
Des études de cas plus récentes précisent ce constat par territoire : au Ghana comme au Bénin, les réformes comptables postcoloniales ont été analysées comme des formes de « néocolonialisme » persistant à travers l'architecture même des systèmes comptables hérités ; en Érythrée, en Éthiopie, en Libye et en Somalie, des travaux ont documenté comment la comptabilité coloniale italienne (1922-1941) a servi d'outil de biopolitique, au-delà de sa seule fonction financière.
3.2 Indépendances et héritages comptables hétérogènes
Les indépendances africaines des années 1950-1960 laissent en héritage des référentiels comptables disparates, calqués sur ceux des anciennes puissances coloniales : plan comptable français dans les pays francophones, système britannique dans les pays anglophones, système portugais dans les pays lusophones. Cette hétérogénéité complique les échanges économiques régionaux et l'attractivité des investissements, faute de lisibilité financière commune entre pays voisins.
3.3 OHADA / SYSCOHADA : une tentative de souveraineté comptable panafricaine
C'est pour répondre à cette hétérogénéité que les pays d'Afrique noire francophone se dotent, à partir du milieu des années 1990, d'un cadre comptable harmonisé. Le Système Comptable Ouest-Africain (SYSCOA), institué par le règlement du 20 décembre 1996 de l'UEMOA, entre en application le 1er janvier 1998. Il sert de base, à l'échelle plus large de l'Organisation pour l'Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires (OHADA — 17 États membres, au-delà de la seule zone UEMOA), à l'Acte uniforme portant organisation et harmonisation des comptabilités des entreprises, adopté le 24 mars 2000 à Yaoundé : c'est ce texte de 2000, et non le SYSCOA de 1996-1998 qui l'a précédé et inspiré, qui constitue à proprement parler le premier « Système Comptable OHADA » (SYSCOHADA), dont l'objectif documenté est double : faciliter l'investissement et la lisibilité financière dans l'espace OHADA, et harmoniser des pratiques héritées de systèmes coloniaux différents.
Le SYSCOHADA est révisé par l'Acte uniforme relatif au droit comptable et à l'information financière (AUDCIF), adopté le 26 janvier 2017 et entré en application de façon échelonnée — au 1er janvier 2018 pour les comptes personnels des entreprises, puis au 1er janvier 2019 pour les comptes consolidés et combinés faisant référence aux normes IFRS. Ce texte intègre un plan comptable général OHADA actualisé et un dispositif de comptes consolidés et combinés. La littérature académique consacrée à ce dispositif le décrit, selon les formulations mêmes des chercheurs qui l'étudient, comme une tentative de « réconciliation » entre le modèle comptable dit « européen continental » et le modèle dit « anglo-saxon » — reconnaissant par là que l'espace OHADA, en majorité francophone, ne pouvait ignorer la montée en puissance des normes de tradition anglo-saxonne dans le commerce international.
3.4 La bascule vers les IFRS : convergence ou nouvelle dépendance ?
Depuis la réforme de 2017, le SYSCOHADA engage une convergence progressive vers les normes IFRS (International Financial Reporting Standards) élaborées par l'IASB, organisme de normalisation basé à Londres. Cette évolution nourrit un débat documenté dans la recherche comptable africaine francophone, que ce document rapporte sans le trancher : certains auteurs y voient une nécessité pratique — rendre les états financiers des entreprises africaines lisibles et comparables pour les investisseurs internationaux ; d'autres y lisent un risque de nouvelle dépendance normative, un déplacement du pouvoir de fixer les règles comptables — pouvoir que certains chercheurs comparent explicitement à celui de « battre la monnaie » — vers un organisme extérieur au continent, où la représentation africaine reste minoritaire. Un article consacré à cette bascule résume cette tension par une question directement empruntée à son titre : « un mariage ou un divorce » entre le SYSCOHADA et les IFRS ?
IV. Enjeux, courants de pensée et futurs possibles
4.1 Deux écoles de lecture : comptabilité fonctionnaliste et comptabilité critique
La recherche en histoire de la comptabilité se répartit, schématiquement, entre deux courants. Le courant fonctionnaliste — historiquement dominant — étudie la comptabilité comme une technique qui se perfectionne progressivement pour mieux mesurer la réalité économique, indépendamment des rapports de pouvoir qui l'entourent. Le courant dit « critique » ou postcolonial — dans lequel s'inscrivent Annisette, Bakre, Hopper, Lassou ou encore Chandana Alawattage — étudie au contraire la comptabilité comme une technologie sociale qui produit et reproduit des rapports de pouvoir : entre l'État et les contribuables dans l'Égypte ancienne, entre la métropole coloniale et ses territoires, entre les organismes internationaux de normalisation et les États du Sud aujourd'hui.
4.2 La comptabilité comme instrument de pouvoir : la lecture postcoloniale
Ce courant critique avance un constat qui structure la deuxième moitié de ce document : les liens coloniaux ne se sont pas dissous avec les indépendances politiques, ils se sont en partie reproduits par le canal des institutions financières internationales. Selon les travaux de Lassou et Hopper cités par la littérature académique, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l'Organisation mondiale du commerce — ce que ces auteurs désignent comme une « trinité », aux côtés des organismes professionnels occidentaux et des quatre grands cabinets d'audit internationaux (Big Four) — constituent le nœud à travers lequel se diffuse le modèle comptable anglo-saxon dans les pays en développement, notamment via les conditions attachées aux prêts et aux aides financières.
4.3 Le débat de souveraineté : IFRS, SYSCOHADA et la CSRD européenne
Ce débat africain sur la souveraineté comptable n'est pas isolé : il fait écho à un débat plus large et actuel sur la dimension géopolitique de la normalisation comptable, y compris en Europe, où la nouvelle directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) sur le reporting extra-financier est elle-même analysée par certains commentateurs comme un instrument de pouvoir normatif — preuve, si besoin, que la question « qui écrit les règles comptables et pour qui » reste une question ouverte, actuelle, et non spécifiquement africaine, même si ses conséquences pratiques diffèrent fortement selon le rapport de force économique de chaque zone.
4.4 Futurs possibles : digitalisation, mobile money, intelligence artificielle et voix africaines dans la normalisation
Trois évolutions se dessinent, d'après les sources disponibles à ce jour, sans qu'aucune ne soit acquise avec certitude. D'abord, la digitalisation des systèmes comptables des petites et moyennes entreprises africaines, portée par des solutions logicielles locales adaptées au référentiel SYSCOHADA, qui pourrait réduire le coût d'accès à une comptabilité normalisée pour des acteurs jusqu'ici informels. Ensuite, l'essor du mobile money, qui a déjà transformé les systèmes monétaires africains — prolongeant, sur un mode numérique, une longue tradition africaine de monnaies alternatives allant des cauris aux barres de sel — et qui pose de nouvelles questions comptables et fiscales encore peu stabilisées. Enfin, la question de la représentation : la capacité des institutions africaines et des chercheurs africains à peser davantage dans les instances internationales de normalisation comptable (IASB notamment), plutôt que de rester réceptrices de normes élaborées ailleurs — un objectif affiché par une partie de la littérature académique consultée, sans qu'aucune source ne permette d'affirmer aujourd'hui qu'il soit en passe d'être atteint.
V. Synthèse — méthode Sankofa
Le principe : si une idée ne peut pas être expliquée simplement, avec des mots et des images ordinaires, c'est qu'elle n'a pas encore été suffisamment comprise. Voici l'histoire de la comptabilité racontée comme à un enfant, avec une image à retenir.
L'image à retenir : un fleuve à trois affluents.
Imaginez un grand fleuve qui coule depuis dix mille ans jusqu'à aujourd'hui. Ce fleuve, c'est la comptabilité : l'art de compter ce qu'on possède, ce qu'on doit et ce qu'on échange.
À sa source, il n'y a pas de mots, seulement des petites billes d'argile — une bille pour un sac de grain, une autre pour une vache. Un jour, quelqu'un a l'idée d'écraser ces billes sur une tablette molle pour garder une trace sans avoir à les transporter. Cette empreinte devient un signe. Ce signe devient l'écriture. Le fleuve vient de trouver son lit : compter a donné naissance à écrire, et non l'inverse.
Ce fleuve reçoit ensuite trois grands affluents, presque en même temps historiquement — pas un seul, comme on le raconte trop souvent.
Le premier affluent vient d'Égypte : des scribes qui pèsent le grain des greniers royaux et notent tout, pour que le pharaon puisse nourrir son royaume et financer ses temples.
Le deuxième affluent vient du monde islamique, du VIIe au XVe siècle : un trésor public à Médine qui tient ses comptes, un savant qui écrit le premier grand manuel de finances publiques, et à l'autre bout du désert, à Tombouctou, des marchands qui rédigent des contrats et notent les prix de l'or et du sel selon les mêmes règles de droit — au même moment où, en Europe, on situe pourtant un « trou noir » comptable de mille ans.
Le troisième affluent vient de Venise : des marchands qui inventent peu à peu, sur deux siècles, une manière d'écrire chaque échange deux fois — un crédit ici, un débit là — pour que les comptes s'équilibrent toujours. En 1494, un moine du nom de Pacioli couche cette méthode sur papier imprimé. Il ne l'a pas inventée : il l'a rendue publique, comme on publie une recette de cuisine que des générations de cuisiniers avaient déjà mise au point.
Le fleuve continue de couler, mais au XIXe siècle, il change de nature : il devient un outil de pouvoir. Les puissances coloniales imposent leurs livres de comptes aux territoires qu'elles administrent, pour mieux compter — et prélever — leurs richesses. Après les indépendances, l'Afrique se retrouve avec des affluents dépareillés, hérités chacun d'une ancienne métropole différente. Dans les années 1990, les pays francophones tentent de creuser un lit commun : le SYSCOHADA, un fleuve africain unique, pour remplacer les ruisseaux coloniaux séparés. Mais très vite, ce nouveau fleuve doit lui aussi composer avec un courant venu d'ailleurs, plus puissant : les normes IFRS, écrites à Londres.
La question à garder en tête, pour l'avenir : un fleuve a besoin de sources reconnues et d'un lit qu'on choisit soi-même. La question ouverte pour la comptabilité africaine de demain n'est pas seulement technique — quelles règles utiliser — elle est politique : qui écrit ces règles, et pour qui coulent-elles ?
Croquis conceptuel (à réaliser en illustration) : un fleuve unique partant d'un nuage de petites billes d'argile (Mésopotamie, -8000), recevant un premier affluent marqué « Égypte / greniers », un deuxième affluent marqué « Monde islamique — Bayt al-Mal / Tombouctou », un troisième affluent marqué « Venise — Pacioli 1494 », puis traversant une zone barrée « XIXe-XXe : comptabilité coloniale », pour se diviser en deux bras contemporains : l'un étiqueté « SYSCOHADA », l'autre « IFRS », les deux bras étant reliés par un pont en pointillés portant un point d'interrogation, symbolisant la question de la souveraineté normative encore ouverte.
Bibliographie
Classement par catégorie, ordre alphabétique par auteur ou institution.
Sources et traités historiques primaires ou de première main
- Abu 'Ubayd al-Qasim ibn Sallam, Kitab al-Amwal (Livre des richesses), traité de finances publiques islamiques, VIIIe-IXe siècle — présentation et analyse : Muslim Heritage, https://muslimheritage.com/book-on-public-finance/ - Diop, Cheikh Anta, Nations nègres et culture (1954) ; The African Origin of Civilization: Myth or Reality (1974) — synthèse : Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Cheikh_Anta_Diop - « Kushim (Uruk period) », tablette MS 1717, collection Schøyen — Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Kushim_(Uruk_period) - « Sanga Kushim: Why the First Person in Recorded History Was an Accountant », Guinness World Records, https://www.guinnessworldrecords.com/news/2026/8/sanga-kushim-why-the-first-person-in-recorded-history-was-an-accountant - Léon l'Africain, témoignage de voyage à Tombouctou (années 1510) — Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Manuscrits_de_Tombouctou - Geijsbeek, John B., Ancient Double-Entry Bookkeeping: Lucas Pacioli's Treatise (A.D. 1494), Denver, 1914, Internet Archive, https://archive.org/details/ancientdoubleent00geijuoft - Pacioli, Luca, Summa de Arithmetica, Geometria, Proportioni et Proportionalita, Venise, 1494 — présentation : ICAEW, https://www.icaew.com/library/library-collection/historical-accounting-literature/pacioli
Ouvrages et articles académiques
- Alawattage, Chandana, « Postcolonialism in Accounting », Routledge Companion to Accounting History, University of Glasgow Enlighten, https://eprints.gla.ac.uk/362927/1/362927.pdf - Annisette, Marcia — Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Marcia_Annisette - « Colonisation and accounting development in Sub-Saharan Africa », Cogent Business & Management, 2022, https://dx.doi.org/10.1080/23311975.2022.2087465 - Bakre, Owolabi, « Financial reporting as technology that supports and sustains imperial expansion and control in the colonial and post-colonial globalisation: The case of the Jamaican economy », ResearchGate, https://www.researchgate.net/publication/247304069 - « Varieties of neo-colonialism: Government accounting reforms in Anglophone and Francophone Africa – Benin and Ghana compared », Critical Perspectives on Accounting, https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1045235419300097 - « Government accounting reform in an ex-French African colony: The political economy of neocolonialism », Critical Perspectives on Accounting, https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1045235415001069 - « Accounting and biopolitics for a new society: Italian colonialism in Eritrea, Ethiopia, Libya and Somalia (1922-1941) », Critical Perspectives on Accounting, https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1045235425000164 - Ezzamel, Mahmoud, « Accounting and Redistribution: The Palace and Mortuary Cult in the Middle Kingdom, Ancient Egypt », Accounting Historians Journal, vol. 29, n° 1, https://egrove.olemiss.edu/aah_journal/vol29/iss1/4/ - Ezzamel, Mahmoud, Accounting and Order, Routledge, https://www.routledge.com/Accounting-and-Order/Ezzamel/p/book/9780203123300 - Ezzamel, Mahmoud, The Economy of Ancient Egypt: State, Administration, Institutions, Routledge, https://www.routledge.com/The-Economy-of-Ancient-Egypt-State-Administration-Institutions/Ezzamel/p/book/9781032550961 - Gardner, Leigh, « From Cowries to Mobile Phones: African Monetary Systems since 1800 », African Economic History Network, https://www.aehnetwork.org/wp-content/uploads/2016/01/Gardner.Monetary-systems-since-1800.pdf - « Accounting Systems and Recording Procedures in the Early Islamic State », Accounting Historians Journal, vol. 31, n° 2, https://www.accountingin.com/accounting-historians-journal/volume-31-number-2/accounting-systems-and-recording-procedures-in-the-early-islamic-state/ - « Normes comptables internationales en Afrique : réalités et opportunités », ResearchGate, https://www.researchgate.net/publication/342611944 - « Harmonisation des normes africaines (OHADA) et internationales (IAS/IFRS) : une urgence ou une exigence ? », Revue des sciences de gestion, 2010, Cairn.info, https://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2010-5-page-149.htm - « Le Système Comptable OHADA : une réconciliation des modèles « européen continental » et « anglo-saxon » ? », Comptabilité – Contrôle – Audit, 2011, Cairn.info, https://www.cairn.info/revue-comptabilite-controle-audit-2011-3-page-31.htm - « Les difficultés de normalisation comptable dans l'espace OHADA », Revue Africaine de Comptabilité, Contrôle et Audit (ACCRA), 2019, Cairn.info, https://shs.cairn.info/revue-accra-2019-2-page-25 - « Le basculement du SYSCOHADA vers les normes IAS/IFRS, enjeux et perspectives dans les entités de l'Afrique Subsaharienne : un mariage ou un divorce ? », ResearchGate, https://www.researchgate.net/publication/369290066 - Schmandt-Besserat, Denise, « From Accounting to Writing » et « The Evolution of Writing », University of Texas at Austin, https://sites.utexas.edu/dsb/tokens/
Textes réglementaires et institutionnels
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Presse et ressources documentaires en ligne
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Bibliographie
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